Le Trésor du breton écrit Teñzor ar brezhoneg skrivet
Ce blog s'inscrit en complément de la Chronique Brezhoneg : trésor du breton écrit publiée dans Ouest-France dimanche. Vous y trouverez les textes intégrals et leurs traductions ainsi que des éléments de bibliographie et des liens internet pour en savoir plus. Amzer ar brezhoneg skrivet a ya eus ar bloaz 800 betek vremañ. Kavout a reoc'h amañ ar pennadoù en o hed hag o zroidigezh ha war an dro un tamm levrlennadurezh hag al liammoù internet da vont pelloc'h ganti ma peus c'hoant.

1911 : Max Jacob, l’homme qui parlait breton en français !

Imaginez Max Jacob, ajustant son monocle, à une table du café de l’Épée à Quimper. On est en 1911, à la Belle Époque. Notre bourgeois quimpérois présente son premier recueil de poésie « La Côte, recueil de chants celtiques ». Des chants bretons ! Biskoazh kement-all (c’est pas possible !). Max Jacob nous explique qu’il a été initié aux chants populaires auprès des ouvriers brodeurs de son père. Ils se souvient des succès quimpérois de l’époque « An hini gozh » (La vieille), « Be po be po ket da Vigoudenn da gousket »(Auras tu ou n’auras tu pas ta bigoudène dans ton lit). Il ne parle pas breton mais Ne vin ket gwerzhet (je ne serais pas vendu) assure-t-il. Pour nourrir son appétit de chants indigènes, il déniche à Paris un poète Lorientais. Sonioù, Gwerzioù (chansons, complaintes) tout est bon pour Max qui se drape dans la peau d’un collecteur et transcrit tant bien que mal ce qu’il entend :
Merc’h yaouank ar Roue zo ba’ Naoned er prizon,
Martolod ar Roue deus desket an nouvel, o toned hag er brezel er Piemont,
Ar Roue a lare, Po ma merc’h Isabelle, Gant kant mil skoed hag ar vro breton …

(La fille du roi est à Nantes en prison, Un marin du Roi a appris la nouvelle, en revenant de guerre du Piémont, Le Roi dit : « Prends ma fille Isabelle, Cent mille écus et le Pays Breton »)…
Les explications mêlent pastiche, parodie des celtisants professionnels et parfois pitrerie. Il avait su se faire breton jusqu’à la moelle » affirme P.J. Hélias. Écoutez la supplique du tailleur :
Mes ‘ selaouit ket an amzer,
Marsen ho kalon n’eus ket c’hoazh komzet,
Pas ! C’hwi gar gwel ho voisiñ,
N’on ket ‘met ur maleurus kemener,
Ha c’hwi gar gwell an argant,
Memes ar c’hentañ deiz eus an hañv
(N’écoutez pas la voix de la nature, serait-ce que votre coeur n’a pas encore parlé. Non c’est votre voisin que vous aimez. Moi je ne suis qu’un pauvre tailleur et vous pensez à l’argent même le premier jour du printemps). Le Quimper polyglotte de son enfance c’est le français des bourgeois, le breton du peuple et le Quimpertin ce langage mixte franco breton que,- devenu parisien-, il utilisait parfois dans son courrier : « Quand même que la rivière irait par dessus bord, content je serai toujours d’aller au pays. Ici il n’y a pas moyen de rien faire avec le reuz qu’il y a ». Il était capable de parler breton en français dira de lui P-J Hélias.

Pennad orin / Texte original

Chanson du tailleur

Allons ! te pousset eur bokehen eu dih ze hiret

Ni hia de hivet chichte y chelehuet kanhen eu coucou

Eun douar ze gueusket tal huet eu pardon

Eu aveleuh ze boqueheut a lar dhom de nous garein

Det gue nein, Marie Annaïk !

Houari heut tal en n’hamzir

Car face eun dih ze brahe,

 

Ni hiveil chichte a heun droh

Me gousteli hirock huo cousket

Eu gniol hi huen mieh.

Mais chelehuet quet eu n’hamzir

Marsen ou kalon n’echet houa conzet.

Pas ! Hui gah guel ou voisine.

Dahn quet mez ou maleureus kemener

A hui gah guel eu arguent.

Mieum eu hieutan deh a gneu nhan.

Jacob (Max), La Côte,  édition du Layeur, 2001. p.92.

Troidigezh / Traduction

Chanson du tailleur

Allons, voilà que l'aubépine est en fleurs ! Les jours allongent
On va boire le cidre de cet automne en écoutant chanter le coucou.
La terre est habillée comme pour un jour de pardon,
Les pommiers sont en fleurs et nous disent de nous aimer.
Venez donc avec moi, Marie-Annaïk !

Livrez vous à la joie comme la nature,

Car déjà la figure du temps se montre parée d'un éclat nouveau.

Nous boirons du cidre ensemble :

Je m'engage à avoir avant le coucher de soleil

la langue lourde.

Mais vous n’écoutez pas la voix de la nature,

Serait-ce que votre coeur n’a pas encore parlé.

Non c’est votre voisin que vous aimez.

Moi je ne suis qu’un pauvre tailleur

Et vous pensez à l’argent

Même le premier jour du printemps.

Jacob (Max), La Côte, édition du Layeur, 2001. p.47

 

Gouzout Muioc’h / Pour aller plus loin

Editions

La Côte, recueil de chants celtiques, Paris, imp. Paul Birault, 1911
La Côte : recueil de chants celtiques, Paris, G. Crès, 1927.
La Côte, recueil de chants celtiques, Paris, éd. du layeur, 2001, 98p.

Brezhoneg
Gouedard (Herve), Un distrap eus buhez Max Jacob, in Al Liamm,N°408-409, 2015. 

Français

Hélias (Pierre-Jakez), "La Côte" ou Max jacob collecteur de lui-même, Texte d'introduction à l'édition de 2001, Ed du Layeur, p. 7-14.
Hélias (Pierre-Jakez), A la rencontre de Max Jacob, Texte d'introduction à l'édition de 2001, Ed du Layeur, p. 15-23.
Rousse (Michel), Max Jacob de Quimper, in Annales de Bretagne, vol 71, année 1964, p 448-456.
Revue du pays de Quimper, N° 6 : "Spécial Max Jacob" (éditions Cap Caval).
Cariou (André), Max Jacob, le peintre inavoué, ed Coop-Breizh, 2014.