Le Trésor du breton écrit Teñzor ar brezhoneg skrivet
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2017 : le « Tiltre » français et le « Tildenn » Breton

Le refus du procureur de la République de Quimper de valider la graphie du prénom Fañch donné à un enfant né le 11 mai dernier à Rosporden est basé sur une circulaire en date du 23 juillet 2014 [1]émanant du ministère de la Justice. Celle-ci, rappelant que le français est la langue de l’administration, précise les signes diacritiques utilisables pour l’état civil et rejette le /ñ/ considéré comme étranger. Le procureur de la République de Bayonne, en 2011, avait déjà considéré que « les signes faisant partie d’alphabets romains utilisés pour écrire d’autres langues que le français (et qui n’ont pas d’équivalent en français) tel le cas du « tilde » espagnol ne peuvent être retenu)[2].

Le Tribunal de Grande Instance de Bayonne vient d’être saisi d’une autre demande concernant le nom de famille Ibañez et devrait se prononcer en septembre tout comme celui de Quimper. Dans l’état actuel des choses, le résultat est couru d’avance, la décision se conformera à la circulaire.

Le problème vient donc de ce document administratif qui omet le tilde dans la liste des signes diacritiques de la langue française. Or ce signe est utilisé depuis des siècles, en latin, en français, en gallo, en breton, en basque, et n’est pas une exclusivité castillane. Comment est il devenu clandestin en France, c’est l’objet de cette étude.

 

  1. Du tiltre français au tilde espagnol.

 

Les scribes médiévaux utilisaient couramment un signe ayant la forme d’un trait horizontal, recourbé ou non à ses extrémités et qui était placé au-dessus d’un mot pour indiquer son abréviation. Ils appelaient ce signe le titulus. Cette abréviation paléographique a été appelée titre ou tiltre en français médiéval et tilde en langue castillane : « Tiltre, signifie tantost vne ligne qu’on met sur des lettres pour suppléer l’abbreuiation des lettres totales d’vn mot que l’Espagnol appelle Tilde, le tirant du Latin Titulus, ainsi que nous. » écrit Jean Nicot en 1606 dans son Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne. Jean Nicot consacre donc le caractère bien français du tiltre.

Tellement français qu’il est couramment employé pour marquer la nasalisation dans les documents officiels de la royauté au XVIème siècle : Un édit du Roi Charles IX[3] écrit Frãce, cõsidérations, auõs (avons) en 1567.

La célèbre ordonnance royale de 1539, dite de Villers-Cotterêts, imposant l’utilisation de la langue française dans les actes de justice dans le domaine royal de l’époque – (la Bretagne n’était pas concernée) – est un beau cas d’exemple. En voici la transcription :

 

Et pource que telles choses sont souventes fois advenues sur l’intelligence des motz latins cõtenuz esdictz arrestz, nous voulons que doresnavãt tous arrestz ensemble toutes autres procedures soient de noz courz souveraines ou aultres subalternes & inferieures, soient de registres, enquestes, contractz, commissions, sentẽces, testamens et aultres quelzconques actes & exploictz de justice, ou qui en dependent, soient prononcez, enregistrez & delivrez aux parties en langage maternel françoys et non autrement.

 

Il y a donc trois tiltres dans cet article 111. Quand vous regardez les transcriptions modernes de ce texte sur le site Legifrance.gouv.fr, tous les archaïsmes de langage sont conservés sauf les signes diacritiques. Il est précisé que « La cour de cassation applique toujours la présente ordonnance ». On peut imaginer que c’est sur le fond et pas sur la forme.

 

Pourtant L’académie Française intègre le mot Titre dès la première édition de son Dictionnaire en 1694. Cette acception de titre préféré à la forme tiltre, a été constamment reprise par les éditions suivantes, mais disparaît dans l’édition de 1932. Ce mot fait bien partie du patrimoine lexicographique français.

 

Le concept de voyelles nasales en français fut défini pour la première fois en 1694 par Louis de Courcillon de Dangeau dans ses Essais de grammaire. Dans le bouillonnement orthographique qui accompagna la création de l’Académie Française, certains préconisèrent l’emploi du tiltre sur les voyelles pour marquer la nasalisation. Mais l’usage majoritaire a préféré utiliser le n ou le m suivant les voyelles (an /en/on/un/) pour marquer la nasalisation : France fut préféré à Frãce.

Le tiltre étant devenu archaïque et inusité, c’est le mot tilde qui le remplace vers 1830 : « Nous avons emprunté à la langue de l’Europe la plus régulièrement accentuée, le mot tilde qui en castillan signifie : petit signe affectant une lettre, pour indiquer une modification de la voix ou pour signaler une différence qui existe soit entre la valeur des lettres, soit entre celle des intonations. » peut-on lire en 1838 dans un précis de grammaire intitulé : Parfait accord des paroles et de leur écriture, indiqué par des tildes. Le lexicographe Boiste en 1834, tout en gardant le mot titre introduit le mot tilde dans son dictionnaire et consacra le caractère uniquement espagnol du tilde : « ligne horizontale placée au dessus de la lettre n, qui lui donne la valeur du gn, en espagnol », et l’adjectif tildé (surmonté d’une tilde).

Pierre Larousse consacre par contre le caractère bien attesté de l’utilisation du signe sur une voyelle pour marquer la nasalisation : « Dans les manuscrits et dans les anciennes éditions, la lettre n marquant un son nasal était remplacé par un trait mis sur la voyelle précédente amās pour amans. »

Actuellement, il n’est plus utilisé que dans des emprunts étrangers (cañon, señor, doña, el niño). Le dictionnaire CNRTL du CNRS[4] garde deux acceptions : Tilde = signe diacritique en forme de s couché. En Espagnol, signe placé au dessus de la lettre n pour indiquer la palatisation Et « signe placé au dessus d’une voyelle pour indiquer une prononciation nasale ». Rien n’indique donc qu’il soit étranger à la langue française. Il continue d’ailleurs d’être utilisé dans certaines langues romanes comme le gallo de Haute-Bretagne.

Le très sérieux Institut de recherche et d’histoire des textes qui dépend du CNRS, place d’ailleurs le tilde, en tête de liste des « principales abréviations françaises[5] ». Enfin l’article « diacritiques utilisés en français » de wikipédia place le ã, le õ, et le ñ parmi les « les lettres diacritées moins courantes mais présentes dans au moins un dictionnaire francophone ».

 

Rien ne justifie donc que le tiltre /tilde soit banni des actes publics de la République française, puisqu’il n’y a pas plus français que ce signe diacritique.

 

  1. Le « tildenn » breton

 

Les copiste médiévaux bretons utilisaient les mêmes techniques paléographiques que celles utilisées partout en Europe. Les signes diacritiques standards du Moyen-Âge ont aussi été utilisés pour les écrits en breton. Ainsi, dans l’édition de 1608 de la Vie de Sainte Barbe[6], on peut noter de nombreuses utilisations du tiltre mais uniquement sur les voyelles : v. 140 goalẽn (gwalenn), v.141 hẽn (hen), v142 pẽn (penn). Citons cette belle rime interne aux vers 234-235 :

« Ne lesiff quet den en bet naret fy,
« Da neffat crẽn dre nep tẽn bet ẽnhy 

(aussi ne laisserai-je jamais aller jusqu’à elle aucun homme malgré tous ses efforts, sachez-le, ni l’approcher d’aucune façon)

 

En 1658, le Père Julien Maunoir publie une grammaire bretonne qui modernise l’orthographe du breton[7]. Originaire de Haute Bretagne, ayant fait ses humanités à Rennes et à Paris, il garde l’usage du tiltre : « Quand une diction est terminée en n avec vn tiltre dessuis, il faut la prononcer comme s’il y avait deux n » : leñ = lenn (lire), goureñ = gourenn (lutte). Il utilise également le tiltre sur les voyelles pour indiquer la nasalisation : les pronõs = les pronoms, gãt = gant (avec). Il innove en remplaçant les deux ff qui marquent la nasalisation en moyen-breton par un accent circonflexe sur la voyelle : ainsi cuff devient cûn (doux), scanff devient scân (léger).

 

En 1716, le Manceau Dom Le Pelletier, dans son Dictionnaire éthymologique du breton, améliore le système de Julien Maunoir. Il garde la nasalisation par une voyelle surmontée d’un accent circonflexe mais abandonne le tiltre, déjà tombé en désuétude dans le domaine francophone dont il est issu.

Le grand lexicographe Grégoire de Rostrenen, en 1732, remis le tiltre à l’honneur comme signe abréviatif : sec’heñ = sec’henn (arbre sec), lameñ = lamenn (lame d’acier).

 

Le Gonidec, dans sa profonde réforme orthographique de 1807, propose dans sa grammaire le ñ pour le son /ɲ/, « Lorsque l’n sera surmonté d’un signe de cette façon, ñ, on le prononcera comme gn dans les mots français gagner, grogner. Exemples : koaña = souper (koaniañ), hiña = écorcher (kignañ), etc. ». Il complète son système orthographique en 1820 dans son Dictionnaire breton-français : « « N se prononce ordinairement comme en français. Cependant lorsque cette lettre sera surmontée d’un signe de cette façon ñ, elle devra se mouiller et on la prononcera comme GN, dans les mots français gagner, dignité etc. kâñ, (charogne)= gagn, piña (monter) = pignañ. Lorsque elle sera surmontée d’un simple trait on lui donnera le son nasal, devant quelque voyelle qu’elle se trouve placée : koan̄t (joli), hén̄ (lui), kémen̄t, (autant), intan̄v, (veuf), kaon̄, (deuil), kûn̄ (doux) ».
Son système fut repris par Hersart de la Villemarqué : « on a cru devoir emprunter ici l’n tilde ou ñ des Espagnols pour le g ou n mouillé … d’un n surmonté d’une barre horizontale pour l’n nazal que rien ne distingue en général : mon̄ (manchot) au lieu de mogn, gan̄-é
(avec moi) au lieu de ganen»[8].
Ce système complexe ne fut pas repris ultérieurement.

 

Emile Ernault, professeur de langue classique à l’université de Poitiers et éminent celtisant utilisa pour la première fois le ~ sur le n pour marquer la nasalisation[9] : « L’n surmonté d’un trait, ñ, indique que la voyelle qui précède a le son nasal ». Il ne retient donc plus le n tildé espagnol pour marquer le son mouillé gn. Avec François Vallée, il créa l’Entente des écrivains bretons pour mettre au point l’orthographe KLT (Kerne-Leon-Treger) en 1908. Cette orthographe commune reprit les principes d’Emile Ernault et donna au ñ breton la valeur qu’il a aujourd’hui : traoñienn (vallée), broñsoù (bourgeons), skañv (léger). François Vallée appela ce signe tilt en référence au vieux français tiltre et proposa aussi une formulation plus tarabiscotée : kroumenig-arouez (signe courbé).

Cette réforme fut conservée par les artisans du breton unifié, le Peurunvan en 1941. Ils y ajoutèrent la désinence finale des verbes infinitifs. Ainsi beva devient bevañ (vivre) pour se rapprocher du vannetais biùein et du trégorrois bevañ. Cette orthographe est utilisée aujourd’hui dans toutes les écoles bilingues de Bretagne et dans quasi toutes les publications. Elle a une existence officielle sur les panneaux de signalisation bilingues. L’emploi banalisé du ñ en breton dans la vie publique n’a fait l’objet d’aucun recours juridique à notre connaissance, on peut donc considéré qu’il a pignon sur rue au moins dans cinq départements.

Le grammairien Frañzez Kervella désigna ce signe par tildenn[10] , suivi par les lexicographes Frañsez Favereau et Martial Ménard.

L’ancien tiltre français continue donc de vivre en breton. Il est un des éléments classiques utilisés dans des dizaines de langues pour marquer la nasalisation. S’il a disparu aujourd’hui, de l’écriture française standard, il fait quand même partie des gênes de la langue française et il continue de vivre dans les traditions écrites bretonnes, gallèses et basques, langues patrimoniales reconnues par la Constitution. Il serait sans doute simple de modifier la circulaire du 23 juillet 2014 relative à l’état civil. L’ajout d’un signe diacritique utilisé depuis un millénaire dans plusieurs langues de l’hexagone ne devrait pas a priori menacer l’unité nationale.

[1] http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2014/07/cir_38565.pdf

[2] Tribunal de grande instance de Bayonne, lettre du procureur datée du 11 septembre 2011, concernant le prénom Aña, référence 209 EC 11.

[3] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97396006.r=tiltre?rk=364808;4

 

[4] Dictionnaire CNTRL, voir titre et tilde : http://www.cnrtl.fr/etymologie/titre

[5] https://irht.hypotheses.org/792

[6] Buhez sante Barba, édition Tir, Rennes, 2013

[7] Maunoir (Julien), De l’escritvre et prononciation de la langue armorique, Quimper, 1659.

[8] Le Gonidec, Dictionnaire français-breton, réédition de 1850 par Hersart de la Villemarqué, p. lxvij.

[9] Ernault (Emile), Petite grammaire bretonne, Saint Brieuc, 1907.

[10] Kervella (Fransez), Yezhadur bras ar Brezhoneg, Skridoù Breizh 1947. « An n kabellet evel-se gant un dildenn, n’emañ ket da vezañ distaget, merkañ a ra hebken ez eo ar vogalenn a-zirak da vezañ distaget dre ar fri. » (Le n ainsi coiffé d’un tilde ne doit pas être prononcé. Il marque simplement que la voyelle précédente est nasalisée)

 

Pennad orin / Texte original

Troidigezh / Traduction

Gouzout Muloc'h / Pour aller plus loin

Ouest-France : http://www.ouest-france.fr/bretagne/quimper-29000/quimper-fanch-le-tilde-est-aussi-francais-5223160

Le Télégramme : http://www.letelegramme.fr/finistere/polemique-autour-du-tilde-le-conseil-culturel-a-la-rescousse-de-fanch-06-09-2017-11652050.php

Côté Quimper : https://actu.fr/bretagne/quimper_29232/fanch-aura-t-droit-tilde_11738225.html

France 3 Bretagne : http://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/finistere/affaire-fanch-conseil-culturel-bretagne-remet-tilde-n-points-i-1323113.html

PETITION EN LIGNE : https://www.change.org/p/emmanuel-macron-pour-que-le-%C3%B1-ne-soit-plus-rejet%C3%A9-par-l-%C3%A9tat-civil/fbog/770304769?recruiter=770304769&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=share_for_starters_page.instant_experiences_enabled&instant_experiences_enabled=true