Le Trésor du breton écrit Teñzor ar brezhoneg skrivet
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1948 : Pierre-Jakez Hélias rend hommage aux Sénans de la France libre

Du 19 au 24 juin 1940, six bateaux de l’île de Sein sont partis vers l’Angleterre avec 114 îliens à bord. L’exode volontaire de tous les hommes valides de l’île a marqué fortement l’histoire de la France libre. Séjournant sur l’île en 1948, Pierre-Jakez Hélias écrit un poème en hommage aux Sénans et aux Sénanes : Ur c’helou kriz a darzh e Sun a-dreuz ar mor, « Skubet an armeoù, erru an Alaman Betek aochoù Arvor !  » (Par delà la mer, de tristes nouvelles éclatent à Sein, « Nos armées sont balayées, les Allemands sont sur nos côtes !« ).
La réaction des Sénans est unanime et le départ mûrement organisé : N’omp ket gouest da vevañ nemet kreiz ar frankiz, N’omp ket gouest da vevañ nemet hervez hor c’hiz ; War zouar ha war vor e kendalc’h an emgann (Nous ne pouvons vivre qu’en étant libres et comme nous ne pouvons pas vivre à notre guise, nous continuons le combat sur terre et sur mer).
Pierre Jakez Hélias évoque les quais vides de l’île de Sein dont l’activité unique et florissante était la pêche : Na bag e porz na gwaz en ti, Ar mor deus o sammet ganti, ’Trezeg Bro-Saoz war lerc’h o c’hoant  (Plus de bateaux au port, plus d’hommes à la maison, ils sont partis volontairement vers l’Angleterre).

La grande originalité du poème vient de l’évocation du rêve surréaliste des femmes de l’île : Ni garfe mont d’o heul gant an Enez da vag, Ni garfe mont d’o heul, ma vefe bet distag
An tammig douar-mañ, kinniget d’ar German, A zo harzhet dirak. (
Nous aimerions partir aussi avec l’île comme bateau, que notre terre soit arrachée au Germain qui rode devant elle).
Hélias imagine un tableau fantastique et lyrique :  Ha setu i, kerkent war neuñv
O tañsal diouzh ar c’houmoul : « Kemeromp pep hini hor roeñv ! » A youc’h raktal mouezh ar mammoù. Ha roeñvoù merc’hed Sun, en noz don a ra bec’h. Ha roeñvoù merc’hed Sun war hent Bro-Saoz a drec’h.
(Et d’un coup les voici sur l’eau, ballotées sous les nuages : « Prenons les rames !«  crient les femmes. Et les rames des femmes de Sein de battre l’eau dans la nuit noire pour gagner l’Angleterre).

Constat douloureux quand le rêve s’achève : Pa daolas an heol e Sun ar c’hentañ bann
N’he doa ket cheñchet lec’h. (
Quand le soleil jetait ses premiers rayons sur l’île de Sein, elle n’avait pas changé de place !). Quatre ans d’occupation, de privations, de vexations furent le lot des îliennes, gardiennes de l’île tandis que leurs fils, frères ou maris combattaient l’hydre nazie sur terre ou sur mer.

Pennad orin / Texte original

Enez Sun

Ur c'helou kriz a darzh e Sun a-dreuz ar mor.
Breizh hor c'halon a rann !
Ur c'helou kriz a darzh en hañv hag er goudor :
"Skubet an armeoù, erru an Alaman
Betek aochoù Arvor !"
Ha paotred Sun er vag a lamm,
"Kenavo, tad ! Kenavo, mamm !
Kenavo gwreg ha bugale !
Deoc'h a-vepred ni 'zalc'ho tomm,
Ni zeuio d'ar gêr dizale,
Met hirio ne c'hellomp ket chom.
N'omp ket gouest da vevañ nemet kreiz ar frankiz
Breizh hor c'halon a rann !
N'omp ket gouest da vevañ nemet hervez hor c'hiz ;
War zouar ha war vor e kendalc'h an emgann
Ha bevet Eneziz !
Na bag e porz na gwaz en ti,
Ar mor deus o sammet ganti
'Trezeg Bro-Saoz war lerc'h o c'hoant.
Ha deuet an noz, en Enez Sun,
Pe wrac'hed kozh pe wragez koant,
An holl verc'hed a zo dihun.
"Ni garfe mont d'o heul gant an Enez da vag.
Breizh hor c'halon a rann !
"Ni garfe mont d'o heul, ma vefe bet distag
An tammig douar-mañ, kinniget d'ar German
A zo harzhet dirak".
Hogen an Enez a glevas
Ar merc'hed kaezh hag o zregas,
Ha setu hi, kerkent war neuñv,
O tañsal skañv diouzh ar c'hoummoù :
"Kemeromp pep hini hon roeñv !"
A youc'h raktal mouezh ar mammoù.
Ha roeñvoù merc'hed Sun, en noz don a ra bec'h.
Breizh hor c'halon a rann !
Ha roeñvoù merc'hed Sun war hent Bro-Saoz a drec'h
Met pa daolas an heol e Sun ar c'hentañ bann
N'he doa ket cheñchet lec'h.
Enez Sun eost 1948
Kemper Gwengolo 1950

Troidigezh / Traduction

Île de Sein

Voici qu'éclate une mauvaise nouvelle par delà la mer
Bretagne, nos coeurs se déchirent !
Une mauvaise nouvelle au coeur de l'été, dans un hâvre de paix :
" Nos armées sont balayées, les Allemands sont là
Jusqu'au côtes de l'Armor".
Et les gars de Sein de sauter dans leurs bateaux
"Au revoir père ! Au revoir Mère !
Au revoir, femmes et enfants !
Jamais nous ne vous oublierons
Nous reviendrons bientôt
Mais aujourd'hui nous ne pouvons pas rester.
Nous ne pouvons vivre que libres
Bretagne, nos coeurs se déchirent !
Nous ne pouvons vivre que nous mêmes ;
Sur terre et sur mer le combat se poursuit
Vive les îliens !

Plus de bateaux au port, plus d'hommes à la maison
La mer les a conduits
Vers l'Angleterre, là ou ils voulaient aller.
Et la nuit tombe sur l'île de Sein
Toutes les femmes, vieilles et jeunes
Sont debout.

"Nous aimerions vous suivre avec l'ïle comme navire
Bretagne, nos coeurs se déchirent !
Nous aimerions vous suivre si l'île n'était pas attachée
A ce bout de terre, laissée aux Allemands
Qui sont en face de nous.

Cependant l'ïle entendit
Les pauvres femmes inquiètes
Et voici aussitôt qu'elle navigue
Ballotée par les vagues
"Prenons chacune nos rames !"
Crient aussitôt les mères

Et les rames des Sénanes dans la nuit frappent
Bretagne, nos coeurs se déchirent !
Et les femmes de Sein gagnent le chemin de l'Angleterre
Mais quand le soleil du matin rayonne sur Sein
L'île n'avait pas changé de place.
Île de Sein 1948
Quimper 1950
 

 

 

Gouzout Muioc’h / Pour aller plus loin

Hélias (Pierre), Mojennou Breiz, emb. Emgleo Breiz, 1957, p.35
Helias (Per Jakez), An tremen buhez, emb. Emgleo Breiz - éd. Le signor, 1979, p179-181.
Pichavant (René), Sein, l'île des cormorans bleus, éd. France-empire, 1977.
Ollivier (Jean-Paul), Sein, 18 juin 1940, ils étaient le quart de la France..., éd. Palantines, 2013.
Fouquet (Jos), Ceux du 18 juin 1940, autoédition.