Le Trésor du breton écrit Teñzor ar brezhoneg skrivet
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Les cinq versions du cantique de Kerdevot

LES CINQ VERSIONS DU CANTIQUE DE KERDEVOT

Au XVIIe siècle, la Réforme catholique est incarnée en Basse-Bretagne par les prédications de Dom Michel Le Nobletz et du Père Julien Maunoir. L’une de leurs armes favorites pour faire entrer les principes de la religion dans les têtes, c’est le cantique. On en écrit donc beaucoup à cette époque et un premier recueil voit le jour en 1642. Il s’intitule Cantiquou spirituel da beza canet et catechismou ha lechiou all gant an Christenien composet bet a nevez gant un tat eux à compagnunez lesvs . Il est publié trois ans après le premier recueil (en) français, Cantiques spirituels. Son auteur, le franciscain Irénée d’Eu, précise la fonction du cantique : « Il n’y a rien de plus propre que la musique pour s’approcher des Dieux, adoucir leur colère et obtenir de leur bonté de très avantageux bienfaits ».

Le jésuite Julien Maunoir va simplifier l’orthographe du breton et publier à partir de 1658, ses Canticou spirituel qui connaissent un grand succès (6 éditions) au XVIIe siècle et font de nombreux émules. 

Le cantique de Kerdevot se situe donc dans une lignée fortement établie à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècle, dans une période de rechristianisation, impulsée par les jésuites. Au XVIIIe siècle, sur 42 cantiques conservés et rédigés sur feuilles volantes, 20 portent le titre de « cantic spirituel », ce qui montre la vogue de ce type de chants religieux.

Les missionnaires cherchent avant tout à être efficaces et à faire passer leur message auprès du peuple. « Peut-on parler de littérature devant la production de ces clercs qui cherchaient avant tout la plus grande gloire de Dieu et qui, si on les en croit, n’écrivirent en breton que parce qu’il n’était pas possible d’éviter l’emploi de cette langue ? » s’interroge Fañch Roudaut dans l’Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne (XVIe – XXe siècles). Le cantique de Kerdevot n’échappe pas à la règle : « longueurs, répétitions, breton décadent », écrit le vicaire Antoine Favé , qui relève cependant parfois un souffle poétique et le qualifie d’intéressant. 

Les trois versions du vieux cantique de Kerdevot

Nous connaissons trois éditions du vieux cantique de Kerdevot. La plus ancienne, semble être celle qui est conservée à la bibliothèque de l’abbaye de Landévennec. Elle comporte 8 pages sous le titre Cantic spirituel e gloar Doue hac an Itron Varia Kdevot, pehini he deus ur Chapel caër e Parres Ergue-Vras equichen Quimper-Caurintin, e pehini e ra bemdez Miraclou bras . 

Elle est écrite selon les règles orthographiques définies par Julien Maunoir en 1658.

Dans cette version, le cantique est chanté sur le ton de Santes Mari Mam Doue, un ton traditionnel breton que nous connaissons grâce à Alain Dumoulin qui l’a noté en 1800 . En plus du cantique de 56 couplets, il y a deux additifs : le premier est chanté war ar memes ton, (sur le même ton) et l’autre sur le ton de Santes Genovefa (Sainte Geneviève). 

La seconde version que nous connaissons partiellement se trouve à l’évêché de Quimper. On y trouve seulement les pages 1-2-7-8. Elle diffère de la précédente par quelques modifications orthographiques : e deus / he deus ou encore hoc’h eus / oc’h eus. Le détail le plus marquant est l’utilisation du nom complet « Kerdevot » au lieu du nom abrégé « Kdevot ». Enfin, le typographe a utilisé systématiquement le s long (ſ) en place du s rond (s̊) que nous utilisons aujourd’hui. Dans le contenu, cette version est rigoureusement identique à la première.

La troisième version a été rédigée en 1871 et modernisée dans l’orthographe en usage au XIXe siècle. Elle est intitulée Kantik Spirituel e gloar Doue hag Introun Varia Kerdevot. L’utilisation du vocable Introun et non Itron, montre l’origine léonarde de l’auteur. Elle prend le parti pris de rectifier les emprunts trop visibles au français en purifiant le vocabulaire de la langue. Voici le verset 2 que l’on retrouve dans les trois versions :

Version 1

Biscoas, Christenien, sioas ! n’hor boa brassoc’h ezom

Da supplia hor Salver hac ar Verc’hes e Vam,

Da rei ar c’hraç d’hon Roue da veza victorius

Var e oll ennemiet, adversourien Jesus.

Version 2

Biſcoas, Christenien, ſioas ! n’hor boa braſſoc’h ezom
Da ſupplia hor Salver hac ar Verc’hes e Vam,
Da rei ar c’hraç d’hon Roue da veza victorius
Var e oll ennemiet, adverſourien Jeſus

Version 3

Biscoaz, kristenien, siouaz ! n’hor boa brassoc’h ezom

Da bedi Mamm hor Zalver da gaout truez ouzomp,

Ha rei ar c’hras d’hon Roue da veza galloudus

Var he oll enebourien ha re he Map Jesus.

La version 1 peut être datée avec précision de l’année 1712. L’hommage au roi Louis XIV et surtout la relation du pèlerinage des marins de Duguay-Trouin après l’expédition de Rio de Janeiro en 1711 nous donne une indication précise. Le pèlerinage a eu lieu à la chandeleur qui suit l’expédition navale. La version 2 est une réédition du XVIIIe siècle, le s long (ſ) a en effet disparu des caractères d’imprimerie au XIXe siècle. 

La version 3 peut être datée précisément grâce à une indication de la postface. L’auteur précise « Dre ar verz-ma e velomp, e voa karet ar Roue gant hon tud koz… Ni Bretoned, ho bugale vian, a dlefe ive karet Herri V, ha pedi ma teui aberz Doue, da zigass d’hor bro, ar Frans, ar peoc’h hag an urz vad, eleac’h an dizurziou-man on deuz da c’houzanv aberz ar Republik fallakr  ». La mention d’Henry V, éphémère prétendant au trône de France en 1871, seul capable de rétablir la paix et l’ordre après la défaite contre les Prussiens, permet de dater cette version. Il faut la rapprocher d’un document relatant plusieurs pèlerinages des Quimpérois à Kerdevot, dans Feiz ha Breiz , le mensuel bretonnant de l’évêché. Le cantique a dû être réédité pour ces grandes journées de dévotion du printemps 1871.

L’auteur anonyme précise « N’em euz ket skrivet ger evit ger ar verz koz-ma, na kennebeut en he hed  » ; pourtant il reprend les 54 couplets de la version initiale. En fait, il ne manque que les deux additifs.

Il est intéressant de noter que l’auteur du rajeunissement du cantique parle de gwerz, de complainte. Cette tradition orale fortement ancrée en Bretagne a été reprise par les missionnaires du XVIIe siècle. Ceux-ci ont largement exploité la tradition populaire en la christianisant, tout comme ils ont repris des airs traditionnels, ce qui a contribué au succès des cantiques.

Nous avons eu la chance de pouvoir enregistrer un fragment du cantique de 1871 chanté par une personne née en 1902 à Ergué-Gabéric. Les 10 vers chantés par Marjan Mao correspondent aux strophes 11-12 et 13. Cela confirme que le vieux cantique a été chanté au moins jusqu’à la guerre 14-18. Il est significatif que le passage retenu soit celui du miracle du Retable, celui qui faisait dire au Major Faty « Sa vue provoque toujours une telle admiration chez les paysans des environs de Quimper qu’ils lui attribuent une origine surnaturelle ». Cette version chantée est légèrement différente de la version écrite.

Istor armel-aoter Kerzevot (Kantik 1871)

Ar werc’hez a lavaras d’ur munuzer yaouank 

Ober dezhi ul labour hag a vije aet divank, 

Hen ober eus ar c’haerañ a c’hellje da ober, 

Hag en neñv vije paeet gant Jesus he mab kaer. 

Pa vije echu gantan hen lakat en ur vag 

War ar mor bras kounnaret, selaouit ar mirakl ! 

Ha Doue her c’honduje d’an devotañ iliz

A oa d’ar Werc’hez Vari savet en hor Breizh

Pa oa war ar mor gwelet, zirede kalz a dud,

Beleien ha fabrizien da glask kaout ar burzhud ;

Med ne dostaas ouz nikun ken na oa war an aod

Person Erge d’he c’hemer gant fabrik Kerzevot.

An tamm labour-se neuze d’an douar a dostaas

Ha fabric mat Kerzevot hep poan he c’hemeras.

E Kerzevot oa rentet gant ul lid vras meurbet

Ha lakaet war an aoter d’an holl dud da welet.

L’histoire du retable de Kerdevot (cantique de 1871)

La Vierge dit à un jeune menuisier

De lui façonner un ouvrage qui soit excellent

Le plus parfait qu’il sache faire,

Et qu’il serait payé au ciel par Jésus son beau fils

Quand il serait terminé, on le mit sur un bateau

Sur l’océan tempétueux : écoutez le miracle !

Et Dieu le conduirait à l’église la plus dévote

Qui était dédiée à la Vierge en Bretagne.

Quand il était sur mer à la vue des gens,

Des prêtres et des fabriciens accoururent de partout.

Mais il ne s’approcha d’aucun tant que ne fut pas arrivé

Le Recteur du Grand Ergué et le fabricien de Kerdevot.

Le saint ouvrage alors aborda à terre

Le bon fabricien de Kerdevot s’en empara sans tarder.

A Kerdevot on l’emmena en grande pompe

Et on le mit sur l’autel en vue du public.

Le plan du vieux cantique de Kerdevot 

Le cantique comporte 56 quatrains. On peut distinguer cinq temps forts dans cette composition, tout à la gloire du lieu dévot et des bienfaits de la Vierge.

1-5 : Considérations sur les malheurs du temps. 

6-9 : Eloge de Kerdevot.

10-20 : L’histoire merveilleuse de Kerdevot : Légende du retable flamand et de la peste d’Elliant.

21-50 : Bienfaits et miracles de Notre-Dame de Kerdevot. 

51-56 : Les grands rendez-vous de Kerdevot. 

  1. Les malheurs du temps

L’auteur prend bien soin d’invoquer la Trinité (Père, Fils et Esprit Saint) comme parrainage du cantique à la Vierge. Celle-ci est invoquée pour intercéder auprès de Dieu tout puissant : Na veritomp siouaz e selle Doue ouzomp (Nous ne méritons pas que Dieu nous regarde). Le culte marial comme le culte des saints s’est développé autour de l’idée d’un Dieu inaccessible aux croyants, il faut donc des intermédiaires pour transmettre les prières des croyants. 

Dans cette première partie les trois malheurs du temps – guerre, famine et peste – sont invoqués pour inciter la population à se tourner vers la religion afin d’y remédier.

L’auteur demande à la Vierge et à son fils Jésus d’aider le Roi Louis XIV dans sa guerre contre les Pays-Bas protestants / Provinces-Unies et l’Angleterre, d’où la formule adversourien Jesus (Les adversaires de Jésus). L’allusion à la famine (quernez) n’est pas très appuyée, car il n’y a plus de grandes crises alimentaires à cette époque même si quelques disettes peuvent être mentionnées. Cela n’empêche pas que la mortalité reste importante : « on assiste tous les jours à des enterrements » dit l’auteur du cantique avec une certaine exagération. De 1680 à 1715, on compte de 20 à 30 décès par an à Ergué-Gabéric sur 1800 habitants ; il n’y a même pas un enterrement par semaine. Enfin, la peste est citée pour mémoire : N’en deus nemet ar vocen n’hon eus ket c’hoaz guelet er vro-mañ (Il n’y a que la peste qu’on n’a pas vue encore par ici). La dernière peste connue en Bretagne est celle de Saint-Pol-de-Léon en 1651, dans la région de Quimper c’est celle de 1639. 

  1. L’éloge de Kerdevot

L’auteur indique que la Vierge est honorée partout dans le monde, mais que dans la région de Quimper, le principal sanctuaire est celui d’Ergué-Gabéric. Il est qualifié d’Ilis devota ; Templ beniguet ; ar c’haera demeus an holl tensoriou ; santela plaç ; ar sourcen eus a c’hraçou (L’église la plus dévote, le temple béni, le plus beau de tous les trésors, la place la plus sainte, la source des grâces). Tout en finesse, le cantique place la chapelle au rang d’église et prend soin de ne pas faire d’ombre aux églises paroissiales Hep choqui e nep fæçon Ilis Santel ebet (Sans choquer en aucune façon les églises saintes). Kerdevot, par son ampleur, rivalise pourtant avec les édifices paroissiaux du secteur. Mais rien n’est trop beau pour la plus belle chapelle de Cornouaille.

  1. L’histoire merveilleuse de Kerdevot : retable flamand et peste d’Elliant

Le cantique rapporte deux faits majeurs du Moyen Âge qui touchent à la création d’un sanctuaire dans ce lieu dévot. Le premier fait mis en avant est la présence du retable flamand du XVe siècle, œuvre d’art de tout premier plan en Bretagne, qui ne trouve son pareil qu’à la cathédrale de Rennes. Comment un tel ouvrage a pu se retrouver dans une chapelle de Basse-Bretagne ? Le cantique explique que la Vierge a donné l’ordre à un jeune menuisier de lui confectionner un ouvrage d’art qui lui serait payé dans les cieux. Le retable fut embarqué dans une chaloupe qui le conduisit près des côtes de Bretagne. Celle-ci n’aborda le rivage que quand le recteur d’Ergué-Gabéric et le fabricien de Kerdevot vinrent le chercher. Le retable fut transporté dans une charrette jusqu’à Kerdevot où il fut placé sur le maître-autel. Ces éléments puiseraient leur source dans une vérité historique. Le retable confectionné en Flandres serait venu par la mer, sans doute jusqu’à Quimper, comme l’affirme la version contée par Jean-Marie Déguignet . Plus que d’une intervention divine, il s’agirait d’une commande d’une famille noble fortunée. C’est le cas pour le retable de Rennes ; pour Kerdevot on pense aux sieurs de Tréanna en Elliant, fondateurs de la chapelle, qui occupent des fonctions importantes dans l’administration ducale au XVe siècle, à l’image d’Alain de Tréanna, receveur de Quimper et fermier des ports de Cornouaille vers 1450-1480.

Le rédacteur du cantique place naturellement le recteur et le fabricien d’Ergué comme les vecteurs de Dieu, qui a choisi Kerdevot comme lieu d’accueil du retable. Précision intéressante, il est placé sur le maître-autel. C’est bien donc la vie de la Vierge qui est mise en valeur.

Le principal miracle attribué à la Vierge, miracle fondateur du lieu de culte, c’est d’avoir vaincu la peste d’Elliant. Cette maladie apparue en 1348 en Bretagne frappait régulièrement des localités entières qui voyaient leurs taux de mortalité décupler. Le cantique précise qu’Elliant fut frappée il y a longtemps (gwechall), par le fléau. Cette peste du XIVe siècle, marqua les esprits puisque 500 ans plus tard, on a recueilli une douzaine de versions de la complainte de la Peste d’Elliant dans toute la Bretagne. L’image forte « Ker stank e varvent bemdeiz, ken na vanke loened d’ho kas d’an douar beniget » (Ils mouraient si nombreux qu’on manquait d’animaux pour trainer les charrettes pour les enterrer au cimetière) se retrouve dans toutes ces versions chantées et a inspiré le peintre Louis Duveau pour une magistrale toile, sorte de radeau de la méduse breton, aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts de Quimper.

Le cantique insiste beaucoup sur le pèlerinage des Elliantais vers Kerdevot, un acte fort de dévotion qui a éloigné la peste de la contrée grâce à l’intercession de la Vierge. Plus prosaïquement on sait que la seule façon de combattre l’épidémie était de placer la population en quarantaine et d’attendre que ça se passe, faute de remèdes efficaces à l’époque.

C’est la renommée de ce pèlerinage qui a placé Kerdevot comme un sanctuaire majeur pour invoquer la protection de la Vierge contre les maladies. Il était, avant la Révolution, le troisième pardon de Cornouaille en termes de dons et de fréquentation.

Le cantique après avoir assis l’origine surnaturelle du lieu, nous donne par le détail les vertus de Notre-Dame de Kerdevot.

  1. Les bienfaits de Notre-Dame de Kerdevot

Notre-Dame de Kerdevot protégeait en premier lieu les marins :  Meur a den masacret ha war ar mor beuzet (Beaucoup de personnes massacrées ou qui ont péri en mer). Cette protection des marins étonne au milieu des terres, mais il en était de même en Trégourez . Le cantique nous donne par le menu la description du pèlerinage des marins de Duguay-Trouin au retour de l’expédition de Rio de Janeiro en 1711. Ceux-ci, pris dans une tempête terrible au milieu de l’Atlantique, se vouèrent à la Vierge et vinrent donc la remercier à leur retour à Brest. Ils offrirent un chapelet, de l’argent de messes et d’autres offrandes non précisées. Cet événement permet de dater le cantique de 1712.

La Vierge de Kerdevot est invoquée pour retrouver la vue (verset 21), pour guérir de la folie (v. 22 et 45), contre la maladie de langueur (clènvet languissant) (v.23), la mélancolie (v.25).

Dans un autre registre, la Vierge préserve les biens et garantit contre le vol (v.22), le feu (v.24), les dommages (v.25). Plus étonnant, elle est invoquée pour donner la prospérité en ce monde, et dans l’au-delà la joie. Cela va contre les paroles de l’Évangile (« Heureux les pauvres, le Royaume des cieux vous est ouvert »). Elle est invoquée aussi comme conseillère juridique (v.44).

La Mère de Dieu est un précieux recours pour les femmes enceintes (ar groagez brases), contre la mortalité infantile et notamment contre la mortalité des femmes en couches qui reste très élevée à cette époque (v.27 et 49). Elle aide aussi les nourrices à avoir du lait (v.50).

Pour frapper les esprits, le cantique utilise la technique de la gwerz : il personnifie les bienfaits de Notre-Dame de Kerdevot. Ainsi, un homme de Langolen échappe à la noyade par l’intervention d’un homme qui s’agenouille pour prier la Vierge. Les paroissiens de Quimper, de Saint-Évarzec, d’Ergué-Armel, d’Ergué-Gabéric, de Briec, de Kerfeunteun, d’Elliant, de Cuzon sont cités comme témoins de miracles : guérison de la pleurésie, des dartres, des pustules, du catarrhe.

Le prêtre grabataire d’Ergué-Gabéric retrouve ur yec’het manific (une santé magnifique), une bourgeoise de Quimper devenue muette se met à parler, une femme borgne recouvre la vue grâce à l’eau de la fontaine de Kerdevot, une femme d’Ergué-Gabéric devenue folle retrouve ses esprits.

Enfin le cantique nous raconte la chute du clocher en 1701, et comment la Vierge permit à un paroissien enseveli sous les pierres de recevoir l’extrême onction avant de mourir et de la retrouver dans un au-delà joyeux.

Après avoir listé les vertus de Notre-Dame de Kerdevot, le cantique incite les pèlerins à se rendre à la chapelle à deux moments bien précis : d’abord chaque vendredi de carême, on demandait à la Vierge d’être sauvé dans l’éternité. Ensuite, lors de la fête Dieu, on amenait l’enfant Jésus à la Vierge Marie avec force messes, vêpres et bénédictions au son de l’orgue. Une fois de plus, la Vierge Marie est une aide pour aller vers Dieu. Le cantique le rappelle plusieurs fois. 

L’ancien cantique de Kerdevot apparaît comme une pièce essentielle pour la connaissance de la chapelle par les événements historiques qu’il relate, par la tradition populaire qu’on y trouve. Il dépasse largement le strict intérêt qu’on peut porter aux textes de dévotions. Composé probablement par un ecclésiastique, encore vivant dans les mémoires en 1980, ce cantique n’est plus chanté. Il a été remplacé vers la fin du siècle dernier par un cantique « plus à la mode » mais infiniment moins riche. 

La version de Jean Salaün (1885)

Jean Salaün signe en 1885 une version allégée du cantique de Kerdevot : 25 couplets en vers de six syllabes. Ce libraire de Quimper intitule son cantique Itroun Varia Kerdevot et non Intron Varia comme on prononce en pays Glazik. Il révèle ainsi son origine léonarde ; il est né à Lambézellec. Il calque sa versification sur l’air de Laudate Mariam créé par le vendéen Hyppolite Boutin. Il crée d’ailleurs une version bretonne de cet hymne à la Vierge : 

Laudate Mamm Santel, 

Dreist an oabl skedus

Hor c’halonoù fidel

A bigno joaius


Louons la Sainte Mère, 

Au-delà des cieux brillants, 

Nos cœurs fidèles,

Monteront joyeux

 … et le décline localement pour Kerdevot mais aussi pour Guernilis à Coray. Les deux cantiques ont le même premier couplet et sont datés du 25 juin 1881 pour Kerdevot et du 21 septembre pour Guernilis. Jean Salaün produit en série et ne s’embarrasse pas de dire « Hogen an iliz kaera d’an Itron Varia zo e Gerniliz » (La plus belle chapelle à la Vierge est à Guernilis) et pour Kerdevot « Hogen ‘n iliz kaera eus a Vro Gerne, D’an Itroun Varia a zo en Erge » (La plus belle chapelle de Cornouaille dédiée à la Vierge est à Kerdevot). Il récidive en 1884 pour Sainte-Anne-d’Auray « Kanomp a vouez uhel, Mamm gozh hon Doue… » (Chantons à voix haute, la Grand-mère de Jésus).

L’auteur fait écho cependant aux évènements forts de l’ancien cantique « Soudarded Breizh-izel, ken tomm d’an emgann ; a c’houlenn he skoazell pa ven kreiz an tan  ». De même les marins « Klevit ar martolod, pa dreuz ar mor don  ». Les bienfaits de la Vierge sont évoqués rapidement : les aveugles, les sourds sont guéris, mais la tonalité générale reste que la Vierge donne un réconfort moral aux gens atteints de maladie avec en ligne de mire le paradis.

Parmi les paroisses qui fréquentent Kerdevot, on ne trouve plus que Quimper, Saint-Yvi, Elliant, Tourc’h, Briec et Saint-Évarzec ; exit Kerfeunteun, Ergué-Armel. 

On note un certain souffle poétique dans la création de Jean Salaün avec l’évocation des pierres dentelées (Mein dantelezet), les prés remplis de fleurs (prajeier karget a vleunioù), la fontaine sainte où coule l’eau de la grâce (er feunteun santel e red dour a c’hras).

Mais autant l’ancien cantique apparaît comme une véritable gwerz (complainte), avec un vrai pouvoir d’évocation sur des faits précis, réels ou plus vagues, autant le nouveau cantique recadre le chant des fidèles autour des bienfaits de l’intercession de la Vierge.

La Version de 1957

Cette version nouvelle n’emprunte au texte de Jean Salaün que le premier couplet. Elle a été publiée dans un petit livret de 1957 avec l’imprimatur de l’évêque auxiliaire bretonnant Visant Favé , datée du 15 septembre. Ce texte de dix-huit couplets reprend les thématiques de Jean Salaün en les édulcorant encore plus.

La forme léonarde Itroun devient Intron. Le refrain est modifié sur deux points : Gwelit hor c’harantez au lieu de Bezit hor c’harantez (« Voyez notre amour » au lieu de « Soyez notre amour »). Et la quatrième strophe devient hon diwallit bemdeiz (« Protégez-nous chaque jour »), au lieu de la répétition du deuxième vers.

Dans le texte, Kerdevot n’est plus « la plus belle chapelle de Cornouaille dédiée à la Vierge », mais simplement « Kerdevot est célèbre à travers toute la Cornouaille ». Une façon de ramener le pardon à son rang actuel.

Il semble donc que l’ancienne version du cantique de Kerdevot ait été chantée de 1712 à 1881, date de la nouvelle version de Jean Salaün. Mais le fait que Marjan Mao puisse en chanter des couplets en 1980 montre que les deux versions ont eu cours en même temps au moins jusqu’à la guerre 14-18. Les éléments nous manquent pour savoir quand un cantique remplace un autre. Ainsi en 1906, lors de l’inventaire de Kerdevot, un témoignage nous enseigne que le cantique de Kerdevot fut entonné par les opposants à l’inventaire sans qu’on sache de quelle version il s’agissait. De même, quand le Kannadig Intron Varia Kerdevot  publie le vieux cantique en 1926, était-il encore chanté ? Aucune relation du pardon ne nous le précise.

De même, en 1957, le nouveau cantique a dû prendre la place de l’ancien. C’est le même air, c’est le même couplet de début. Ces substitutions n’ont, semble-t-il, pas provoqué de réactions particulières.

Le christianisme se sert de toutes les langues et s’adapte aux cultures des différents peuples ou aux cultures successives d’un même peuple. Mais, il les transcende toutes, les purifie au besoin et doit s’en décrocher à l’heure providentielle où sa mission spirituelle l’exige. Né au sein de la culture sémitique, il est passé à la culture grecque, puis latine, pour en arriver aux langues et cultures modernes.

Publié dans : « Kerdevot, cathédrale de Campagne, ed -Arkae 2018, pp 177-184

Pennad orin / Texte original

Troidigezh / Traduction

Gouzout Muioc’h / Pour aller plus loin